Médecine aux armées, médecine clandestine : une histoire comparée du soin dans la France libre et la Résistance intérieure (1940-1944)

Raphaële Balu a présenté le projet et la manière dont son étude de cas s’y inscrit dans le cadre de la journée « Jeunes chercheurs »,  tenue au Mémorial de Caen le 14 octobre 2021. Le programme de cet événement ainsi que les résumés des présentations sont disponibles sur le carnet de recherche « Autour de la Seconde Guerre mondiale » du laboratoire HisTeMé (Université de Caen) : https://sgm.hypotheses.org/

Le point de départ de cette communication est un paradoxe apparent : une histoire comparée de la médecine dans la France libre et la résistance intérieure française peut surprendre, tant son exercice est spécifique dans la clandestinité. Improvisés, dépourvus d’espaces dédiés, extrêmement risqués et souffrant d’une pénurie permanente de personnel, de matériel et de médicaments, les soins dispensés aux combattants de l’ombre restaient rares, insuffisants et marqués par la précarité. Pourtant, nombre de ces difficultés se présentèrent aussi aux services de santé des armées de la France libre. La mise en regard de ces deux terrains permet de mieux en mesurer les spécificités respectives, mais aussi de mettre au jour les points communs et même les circulations existant entre eux, voire, plus largement, dans l’alliance : c’est ce qui ressort des écrits de soignants – témoignages, thèses ou écrits scientifiques inspirés par la guerre – mais aussi des archives de la France libre et des organisations de la résistance médicale. Les trajectoires individuelles des soignants suivant les armées de la France libre, ainsi que certains parcours plus rares de soignants parachutés auprès des combattants de l’ombre, suggèrent que ces transferts de techniques et de savoirs médicaux atteignirent France occupée.

Un exemple des circulations : Geoffrey Parker, chirurgien britannique de l’hôpital français de Londres, ancien de la campagne d’Italie, parachuté dans les maquis de l’Ain

Notre projet collectif soulève ainsi bien des questions communes aux résistances intérieure et extérieure : ainsi des motivations de l’engagement médical, de la manière dont la guerre interroge l’éthique professionnelle des soignants, du manque de moyens, de l’improvisation des soins d’urgence, des techniques mobilisées et de leur évolution au fil de la guerre. En février 1945, l’hôpital militaire parisien du Val de Grâce, probablement l’un des mieux pourvus de France à cette date, manquait de pénicilline, tout juste mise au point par les Américains ; dans un courrier adressé au médecin-chef, le médecin-capitaine Chicandard rapportait avoir été contraint d’amputer un patient en raison de cette pénurie : « J’ai la ferme conviction que j’aurais pu arriver à sauver ce membre si j’avais eu le moyen de continuer le traitement à la pénicilline. Je ne saurai trop regretter que les circonstances présentes mettent les chirurgiens responsables en présence de telles alternatives »[1]. Ce n’était certes pas le maquis, où des internes en chirurgie pratiquaient des trépanations dans les bois, mais la désolation des personnels médicaux confrontés à ces situations extrêmes était la même. La triste anecdote révèle aussi le fossé qui séparait la théorie d’une pratique médicale contrainte par l’insuffisance des ressources ; ce fossé était plus large encore, en France occupée, entre les consignes émises par les organisations de résistance et la réalité du terrain.

Enfin, si les traumatismes psychiques et physiques étaient communs aux armées régulières et aux forces clandestines, les risques que les soignants de la résistance intérieure partageaient avec les combattants – la torture, l’exécution ou la déportation – contribuaient à redéfinir la relation de soin, renforcée par une exposition commune à la répression. En ce sens, autant que les archives parfois allusives le permettent, cette étude croisée peut nous en apprendre davantage sur leurs expériences de guerre.


[1] Musée de la Libération de Paris – Boîte 185-I – Lettre du médecin capitaine Chicandard, au Médecin chef du Val de Grâce, 16 février 1945

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