La maison ‘Spears’: quand l’hôpital trouble le genre

Laure Humbert travaille actuellement sur une communication qu’elle présentera au prochain colloque organisé par la Fondation de la France libre. L’appel à communication est disponible ici.

Fig. 1. Amicale des anciens de la Première Division française libre Annuaire de la Première division française libre et ses unités dans la guerre 1939-1945 (Paris : Imprimerie N. Fortin et ses fils, 1972), ACL, p. 9.

De 1941 à 1945, l’ambulance chirurgicale mobile Hadfield Spears opère les blessés et malades des campagnes du Proche-Orient (Palestine, Transjordanie, Syrie, Liban), d’Afrique (Égypte, Lybie-Cyrénaique, Tripolitaine et Tunisie), d’Italie et de France. Dirigée par Mary Spears, philanthrope américaine, romancière prolifique et épouse du major général britannique Sir Edward Spears, cette formation sanitaire est une véritable « tour de Babel », composée de chirurgiens et médecins français, de conductrices, infirmières et objecteurs de conscience britanniques et de soldats colonisés. Au cours de la guerre, d’importantes tensions diplomatiques entre le général de Gaulle et Edward Spears engendrent néanmoins une attitude de plus en plus hostile du haut commandement français à l’égard de Mary Spears et de “son” ambulance. En dépit de ces crispations, l’ambulance représente pour les combattants de la Première Division Française Libre une « maison familière, hospitalière et très aimée » selon le Général de Division Brosset [1].  Cette image a-politisée d’une « famille » Spears unie tient en partie à son personnel féminin. Minoritaires au sein de l’ambulance, les « Spearettes » font de l’hôpital un haut lieu de sociabilité (Fig. 1). Elles contribuent également à le transformer en un espace ‘domestiqué’ (Fig. 2). 


Fig. 2. ‘Infirmières sur le front’, Images, Le Caire (Egypte), 23 Février 1942, p. 12. @ Gallica, BNF.

Cette image d’une famille unie efface cependant les dominations complexes de genre, de classe, de race et d’âge que l’hôpital produit et les tensions provoquées par la promiscuité ainsi que l’hétérogénéité sociale et culturelle du personnel soignant et non soignant. Les conductrices ambulancières, issues en grande partie du monde des élites aristocratiques britanniques, ont, par exemple, du mal à comprendre et accepter l’engagement pacifiste des objecteurs de conscience, leur refus de porter des armes, symbole par excellence de virilité, et leur implication dans les taches domestiques et « féminines » de l’hôpital (préparation du campement, nettoyage des toilettes, lessive, etc.). Elles exaltent une vision aristocratique de la féminité fondée sur le glamour (Fig. 3), la force physique et le gout du risque et de l’aventure [2]. Comme les ambulancières de la Première Guerre mondiale, leur ‘modernité’, leurs uniformes et les risques qu’elles encourent fascinent la presse alliée [3]. Leur appartenance à l’aristocratie et aux classes supérieures de la société britannique les protège des reproches souvent adressés aux femmes vivant dans l’armée ayant trait à leur moralité et leurs comportements sexuels [4].

Fig. 3. ‘Infirmières sur le front’, Images, Le Caire (Egypte), 23 Février 1942, p. 13. @ Gallica, BNF.

Ces dernières méprisent parfois les infirmières (Fig.4) qui viennent d’un milieu social moins privilégié et qu’elles appellent Nannies, comme leurs gouvernantes en temps de paix [5]. 

Fig. 4. Une infirmière de l’hopital Hadfield Spears aide un patient à boire. Le patient est le Corporal Carl de Wet, 1st South African anti-aircraft regiment. L’infirmière est une réfugiée juive polonaise de Lubeck., Cecil Beaton, CBM 1006, février – juillet 1942 (available on the IWM website)

Dans ses mémoires publiés en 1946, Mary Spears insiste sur la moralité de ‘ses’ conductrices et les relations amicales qu’elles entretiennent avec les officiers britanniques et français. [6] En mars 1949, l’ancien médecin chef Jean Vernier écrit dans la Revue de la France libre  ‘Je reconnais que, plus de cent fois, sachant courir à un échec certain pour une demande au 4e bureau si j’y allais moi-même, j’avais des chances au contraire en déléguant à ma place notre ami Jocelyne, qui connaissait tout le monde et à qui personne n’aurait voulu faire de peine depuis que son mari, colonel de la R.A.F., avait disparu à Sumatra’. (Extrait disponible ici).


Cette vision stéréotypée de la femme anglaise courageuse et hautement morale est reprise dans l’ouvrage de Jacques Duprey paru en 1953, dans lequel il conclut ‘ces jeunes femmes et ces jeunes filles ont affirmé les qualités de la femme anglaise en guerre. Celle-ci n’a pas été amenée comme la femme russe, à être parfois une véritable combattante, les armes à la main, mais elle a su agir sans avoir le ‘standard’ de vie et les commodités matérielles de la WAAC américaine, et elle a eu un rendement plus calme et plus constant que les AFAT françaises […]’ [7].

Fig. 5.  The Crusader, vol. 1, no. 8, 22 Jun 1942 (©The British Library). Photo disponible ici.

À travers l’étude de témoignages du personnel médical et des patients de l’hôpital, mon travail interroge les assignations de genre dans cette formation sanitaire et les rapports de proximité ordinaire entre médecins, ambulancier.e.s, infirmières, aides de camps et patients. À rebours des assignations sexuées traditionnelles qui réservent le champ de bataille aux hommes, les « Spearettes » semblent vivre et agir comme des hommes: elles opèrent en première ligne, soignent dans le désert, portent un uniforme militaire (Fig. 5), réparent camions et ambulances et subissent les souffrances physiques et psychologiques du front. 

Ainsi le cas de l’hôpital Spears soulève plusieurs interrogations qui s’inscrivent dans les thèmes du colloque organisé par la Fondation de la France libre: dans quelle mesure la présence de femmes (en particulier britanniques) a-t-elle été perçue par les autorités de la France Libre comme une menace à l’organisation sociale et à la virilité du guerrier ? Pourquoi les « Spearettes » ont elles tant fasciné haut commandement et hommes de terrain, alors que l’engagement pacifiste des objecteurs de conscience britanniques a suscité incompréhension et mépris ? Et, finalement, derrière l’image rassurante d’une « famille » Spears, en quoi l’hôpital a-t-il été un espace de subversion des normes sociales ? 

Alors que les Français libres exaltent une vision de la masculinité fondée sur la bravoure, la rusticité et les valeurs militaires, les volontaires britanniques FAU prônent une masculinité plus modérée, qui n’est tout de fois pas complètement détachée de l’idéal guerrier [8]. Ces derniers sont néanmoins déconsidérés par les ambulancières qui les appellent souvent des ‘dog buddies’ [9]. En croisant le prisme du genre et les approches récentes de l’histoire de la médecine et du travail de care [10], mes recherches montrent que l’hôpital Spears est à la fois un lieu de transgressions et subversions des normes sociales et également, à bien des égards, un espace de reproduction des rapports de genre, où les positions les plus prestigieuses demeurent occupées par des hommes et où les femmes sont tenues de conserver, même sous les bombes et dans le désert, les attraits physiques et « moraux » de leur féminité.


Bibliographie :

[1] Churchill Archives Centre, SPEARS 11/2/5, Le Général de Division Brosset au Médecin chef de l’ambulance Hadfield Spears, 18 October 1944.

[2] Laura Doan Disturbing Practices: History, Sexuality and Women’s Experience of Modern War (Chicago: University of Chicago Press, 2013).

[3] Janet Lee ‘I Wish My Mother Could See Me Now’: The First Aid Nursing Yeomanry (FANY) and Negotiation of Gender and Class Relations, 1907-1918’, NWSA Journal, 19, 2 (2007), pp. 148-158; Juliette Pattinson Women of War: Gender, modernity and the First Aid Nursing Yeomanry (Manchester: Manchester University Press, 2020).

[4] Pour ces reproches dans la France libre, voir Sébastien Albertelli Elles ont suivi de Gaulle. Histoire du Corps des Volontaires françaises (Paris : Perrin, 2020), p. 223. Pour l’idée que leur appartenance aux classes supérieures les protège de ces reproches, voir Pattison Women of War, pp. 79-80.

[5] Rachel Millet Spearette. A memoir of the Hadfield Spears Ambulance Unit (Haddenham: Fern House, 1998), p. 43. Pour l’histoire des infirmières britanniques pendant la Seconde Guerre mondiale, voir notamment Jane Brooks Negotiating Nursing. British Army Sisters and soldiers in the Second World War (Manchester : Manchester University Press, 2018).

[6] Mary Borden Journey Down a Blind Alley (London: Hutchinson & Co, 1946), p. 209.

[7] Jacques Duprey L’ambulance Hadfield-Spears ou la drôle d’équipe (Paris : Nouvelles éditions Latines, 1953), pp. 255-256.

[8] Sur des travaux récents sur masculinité et France Libre, voir Julie Le Gac ‘Le mal napolitain : les Alliés et la prostitution à Naples (1943-1944)’, Genre et Histoire, (2015) ; Géraud Létang ‘Mirages d’une rebellion. Etre Francais libre au Tchad (1940-1943)’, These, Institut d’études politiques de Paris, 2019 ; sur masculinité et FAU, Linsey Robb and Juliette Pattinson (eds) Men, Masculinities and Male Culture in the Second World War (London: Palgrave, 2018); Linsey Robb ‘The ‘Conchie Corps’ : Conflict, Compromise and Conscientious Objection in the British Army, 1940-1945’, Twentieth Century British History, 29, 3 (2018), pp. 411-434.

[9] IWM, Frederick Temple interviewed by Lyn Smith, 18 April 1991, real 3.

[10] Anne Jusseaume, Paul Marquis, Mathilde Rossigneux-Meheust ‘Le soin comme relation sociale : bilan historiographique et nouvelles perspectives’, Histoire, Médecine et Santé (2015), pp. 9-15 (disponible ici) ; Anne Hugon, Clyde Plumauzille, Mathilde Rossigneux-Méheust ‘Travail de Care’, Clio. Femmes, Genre, Histoire, 49 (2019).

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